Des canicules, j’en ai connu ! En France, en Espagne, au Maroc et en Algérie. Mais il ne faut pas confondre chaleur estivale de 35 à 40 degrés avec canicule. Cela dépend de l’écart de température entre le jour et la nuit pour la récupération. Une chaleur quotidienne à 40 degrés, pour certains pays, c’est une normalité où la vie et les activités humaines se sont adaptées à cette épreuve pour le corps. Ici, peu de personnes ne sortent dehors avant 17h et vivent une partie de la nuit (voir l’article « Canicule ») .
Face à la morsure du feu solaire, il n’y a qu’une seule préoccupation, presque obsédante, hormis l’ombre fraîche et ventilée. C’est l’eau ! Un lac, une rivière, la mer, la piscine, un jet d’eau, peu importe. Le corps réclame le soulagement immédiat, le courant d’air frais sur le corps mouillé. Bref, sortir du four. Cette préoccupation n’a rien d’anormal. Elle est une question de survie, instinctive, bienheureusement incontrôlable. L’eau, dans laquelle nous avons tous été conçu est le cœur de notre fontaine de jouvence. Alors, on plonge. Malheureusement, pour certain, ce baume contre la chaleur tenace devient un piège mortel.
Quand le plongeon devient danger
Ainsi, chaque été, des baigneurs perdent connaissance dans l’eau, et certains n’en reviennent pas. Le phénomène porte un nom, l’hydrocution, et son mécanisme mérite d’être compris. Après une longue exposition au soleil, le corps a emmagasiné de la chaleur, la peau est brûlante, les vaisseaux dilatés. Plonger d’un coup dans une eau fraîche provoque alors une réaction de défense violente. Les vaisseaux se contractent brutalement, le rythme cardiaque peut chuter d’un coup, la conscience vaciller. Ce n’est pas l’eau qui entre dans les poumons d’abord, c’est le malaise qui précède, et la noyade qui suit si personne ne veille.
Ce qui m’intéresse ici n’est pas seulement le danger du phénomène qui est largement déploré chaque été. C’est une autre observation, moins connue et pourtant réelle. Ce choc ne frappe pas tout le monde de la même façon. Un état de surchauffe, une grande fatigue, une tension nerveuse, des fragilités du cœur, tout cela abaisse le seuil de résistance à partir duquel le corps bascule. Autrement dit, le même plongeon, à la même température, sera anodin pour l’un et dangereux pour l’autre. La température de l’eau ne fait pas tout. C’est la rencontre entre cette eau et un corps avec une physiologie précise qui décide de l’issue vitale.
L’eau qui soigne : un savoir ancien qu’on redécouvre
Bien avant les piscines et les baignades de vacances, l’eau froide était un outil de soin, manié avec méthode et discernement. Hippocrate déjà prescrivait l’eau selon les états. Les Romains avaient bâti tout un art de l’alternance, passant du bain chaud au bain froid en passant par le tiède, convaincus que ce jeu de contrastes restaurait le corps autant qu’il apportait l’apaisement de l’esprit.
Plus près de nous, au dix-neuvième siècle, un homme a redonné à l’eau froide ses lettres de noblesse. Vincenz Priessnitz, paysan de Silésie, avait observé un chevreuil blessé venir tremper sa patte dans l’eau d’un cours d’eau, jour après jour, jusqu’à guérison. L’intuition lui vint de soigner ainsi ses propres blessures, puis celles des autres. Il créa un établissement thermal qui attira bientôt des malades de toute l’Europe par milliers. Quelques décennies plus tard, l’abbé Kneipp affina cette approche en privilégiant des applications progressives évitant les écarts thermiques exagérés. En France, cette hydrothérapie venue d’ailleurs trouva ses relais et des établissements comme le « Grand établissement d’hydrothérapie du château d’Issy », situé près de Paris, le premier fondé 1851-52, malheureusement détruit en 1871 lors de la Commune de Paris, en portèrent les principes.
Ce que ces traditions partagent, par-delà leurs différences, c’est le même constat. L’eau froide est un stimulant qui doit être utilisé avec un dosage adapté, une discipline et non une agression à infliger. L’immersion froide, si elle doit être pratiquée, se fait en cas d’hyperthermie sévère et avec un personnel médical formé.
Les quatre tempéraments, et le test de la main
La médecine ancienne avait une façon limpide de lire les êtres. Elle distinguait quatre tempéraments, nés du mélange de quatre qualités, le chaud et le froid, le sec et l’humide. Chaque personne penche vers l’une de ces combinaisons, et cette nature oriente ce qui lui fait du bien. Cette classification thermique et hygrométrique corporel n’a rien d’abstrait. Vous pouvez la vérifier sur vous-même, à l’instant, par un geste tout simple. Touchez votre main, ou demandez à quelqu’un de toucher la sienne, et observez.
Une main chaude et sèche signe le tempérament bilieux. Une main chaude et humide, le sanguin. Une main froide et sèche, le nerveux. Une main froide et humide, le lymphatique. Rien de plus, et pourtant cet indice oriente déjà beaucoup, le choix d’une alimentation, d’une boisson, d’un soin, et bien sûr le rapport que nous avons au froid, au chaud, à l’humidité ou à la sécheresse.
La logique de ce système est celle de l’équilibre par le contraire. On rafraîchit ce qui est trop chaud, on réchauffe ce qui est trop froid. Une personne au tempérament bilieux, dont la nature est chaude et sèche, vive, prompte à s’échauffer, trouvera souvent dans l’eau fraîche un rappel bienvenu à l’équilibre. À l’inverse, une personne lymphatique, de nature froide et humide, à l’énergie lente et aux extrémités glacées, n’a aucun intérêt à ajouter du froid à ce qui est déjà froid. Ce qui revigore l’une peut éteindre l’autre.
Et voici l’indice le plus précieux ! Celui qui ravit toujours ceux qui le découvrent. Le tempérament n’est pas une étiquette gravée à la naissance. Il évolue au fil des années, des saisons de la vie et des épreuves de la vie. En dehors de maladies bien spécifiques, une main qui était chaude (donc le corps entier) dans des conditions normales, même hivernales, à trente ans, peut devenir plus froide d’une manière générale des années plus tard. Rien n’est figé. Et il en va de même, me semble-t-il, de nos pensées, de nos choix, de nos certitudes, et de ce qu’avance la science elle-même. Tout chemine, tout se révise. C’est une bonne nouvelle.
Ce que dit l’énergétique chinoise
À l’autre bout du monde, une autre tradition lit l’être avec une grille de lecture différente, mais une intuition voisine. La pensée chinoise parle du Yin et du Yang, ces deux principes complémentaires dont l’équilibre fait la santé. Le Yang est la chaleur, le mouvement, l’activité, le feu. Le Yin est la fraîcheur, le repos, la profondeur, l’eau. Aucun n’est bon ou mauvais en soi, tout est une affaire de bonne proportion. Lorsque le Yang est en excès, le corps s’échauffe, l’esprit s’agite, le sommeil se fait rare, l’irritabilité monte. Dans ce cas, la fraîcheur peut apaiser, ramener vers le centre. Mais lorsque le Yang fait défaut, lorsque cette chaleur vitale manque, alors apparaissent la frilosité, la fatigue de fond, le manque d’élan, cette sensation de ne jamais parvenir à se réchauffer. La tradition situe une part essentielle de cette chaleur dans la région des Reins, foyer de l’énergie vitale. Et là, ajouter du froid ne fait que creuser le manque.
Cette lecture par les Éléments, l’Eau, le Bois, le Feu, la Terre, le Métal, propose une cartographie fine des équilibres et des déséquilibres de chacun. Elle ne se mesure pas en degrés ni en analyses, elle s’observe, elle s’écoute. Et il est troublant de constater à quel point ces descriptions anciennes recoupent souvent ce que la physiologie d’aujourd’hui commence à mettre en évidence, un système nerveux tantôt suractivé, tantôt à bout de réserve.
Ce que la science observe sans pouvoir encore expliquer
Les recherches récentes éclairent ce que ces praticiens avaient pressenti. Quand le corps rencontre le froid, il réagit en deux temps. D’abord une réponse de stress, immédiate, l’organisme se met en alerte, le cœur s’accélère, la tension monte, la respiration se précipite. Puis, si l’exposition est brève et répétée dans de bonnes conditions, une seconde phase s’installe, plus apaisée, où le système nerveux retrouve son équilibre et gagne même en capacité d’adaptation.
Les travaux sur l’équilibre du système nerveux autonome confirment cet effet régulateur du froid bref. Mais ils ajoutent deux précisions que tout amateur de bains glacés devrait connaître. La première, c’est que ces effets bénéfiques ont surtout été mesurés chez des personnes en bonne santé. La seconde, plus frappante encore, c’est que les chercheurs reconnaissent eux-mêmes manquer de données sur l’influence des caractéristiques propres à chacun. La science admet, en somme, qu’elle ne sait pas encore bien pourquoi deux personnes recevant la même douche froide réagissent parfois de façon opposée. L’une en ressort vivifiée, claire, énergique. L’autre épuisée, tremblante, plus stressée qu’avant.
Voilà qui est honnête, et qui invite à l’humilité de part et d’autre. La Tradition observait sans pouvoir mesurer. La science mesure et découvre les limites de ce qu’elle sait. Ni l’une ni l’autre ne détient une vérité absolue, et c’est sans doute en les écoutant toutes deux, librement, que chacun trace son propre chemin.
Ce que je recommande
Apprenez d’abord à vous lire. Faites le test de la main, observez votre nature, chaude ou froide, sèche ou humide. Demandez-vous si vous débordez d’énergie ou si une fatigue de fond vous tire. Cette simple écoute vaut mieux que n’importe quelle recette universelle, et elle vous appartient en propre.
Pour la baignade estivale, le principe est de ne jamais brusquer. Après le soleil, on rejoint l’ombre quelques minutes, on laisse la chaleur redescendre. On entre dans l’eau progressivement plutôt que de plonger. On mouille la nuque, la poitrine, les poignets, pour prévenir le corps de ce qui l’attend. Ce ne sont pas des précautions de timide, ce sont les gestes d’un corps respecté.
Pour qui voudrait s’initier au froid comme pratique de bien-être, la sagesse des anciens reste le meilleur guide. Le froid bref plutôt que prolongé. Le froid ciblé sur une zone plutôt que le corps entier livré au choc. Et toujours, le corps gardé au chaud autour, jamais l’épuisement aggravé par la glace. Si vous traversez une période de grande fatigue, ou si votre nature est déjà froide, écoutez ce signal. Ce n’est pas le moment de demander à un corps en manque l’effort d’affronter le froid. Et en cas de fragilité du cœur, la prudence n’est pas une option, elle s’impose, en lien avec votre médecin.
Se rafraîchir, oui, mais en connaissance de cause
L’eau restera toujours notre plus beau réflexe de fraîcheur. Le désir de s’y plonger quand la chaleur pèse n’est pas à combattre, il est à honorer. Mais entre subir le froid et l’accueillir, entre se jeter et s’immerger, il y a tout l’écart qui sépare l’impulsion de la connaissance.
Ce que les traditions de l’eau nous transmettent n’est pas une technique de plus. C’est une invitation à nous connaître, à reconnaître notre propre nature, et à entrer en accord avec elle plutôt qu’à lui imposer des modes. Que l’on chemine par les tempéraments d’Hippocrate, par les équilibres de l’énergétique chinoise, ou par les mesures de la science moderne, peu importe au fond. Aucune de ces voies ne détient à elle seule la vérité, et chacune éclaire une part du réel. Le plus sage est de les connaître toutes, en homme ou en femme libre, pour faire ses propres choix en conscience.
C’est cette lecture du terrain, patiente et personnelle, qui fait tl’esprit de la naturopathie. J’en ai rassemblé les principes et l’esprit dans Reconquérir son immunité, paru aux éditions Yarâa, pour qui souhaite apprendre à lire son propre corps et à l’accompagner avec justesse. Une manière, parmi d’autres, de retrouver le fil d’un savoir ancien dont notre époque a tant besoin.
En savoir plus sur Thierry Morfin, naturopathe et auteur
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.